Appelés à d'autres aventures, nous avons pris congé de Beth peu après 9h. Cinquante-cinq kilomètres nous séparaient de l'aéroport de Managua. Échaudés, nous avons pris soin de suivre un itinéraire qui nous évitait de passer par la capitale, de sorte que nous sommes arrivés en moins d'une heure à destination.
Un camion qui ne déparerait pas sur une route malienne...
Vu en route : production de statues pour tous les goûts (Jésus, Vierge, et l'incontournable Sandino...)
La restitution de la voiture n'a posé aucun problème. Nous avons retrouvé la petite salle d'enregistrement et d'attente des vols intérieurs. L'enregistrement a, cette fois-ci, été plus fastidieux, très bureaucratique. S'agissant d'un petit avion, il a non seulement fallu peser les valises en soute, mais nous avons aussi dû monter sur la balance avec nos bagages cabine ! Tous les kilos comptent. Nous avons d'abord crû devoir payer un supplément, mais finalement suite à une difficulté informatique, on nous en fait grâce.
Nous avons fini par embarquer à bord d'un petit monomoteur, un Cessna 208B. Nous étions huit passagers pour douze places, le pilote et le co-pilote. L'avion a décollé vers midi et quart. Nous avons bénéficié d'un temps bien dégagé pour observer du ciel, Masaya, la Laguna de Apoyo et le volcan Mochambo, sans oublier bien sûr Granada et plus tard l'île d'Ometepe. Le fait de survoler pendant une bonne demi-heure le lac Nicaragua, nous a confortés dans l'impression d'une mer intérieure.
L'arrivée au-dessus de San Carlos après trois quarts d'heure de vol et in fine le survol des îles Solentiname, est en soi un spectacle. La petite cité s'est développée là où le río San Juan "prend sa source". La piste du minuscule aérodrome est en terre battue. L'atterrissage secoue un peu. L'aérodrome lui-même se réduit à bien peu de choses. Pour autant, il est classé zone militaire et gardé par des soldats en arme, sans doute en raison de la proximité du Costa Rica et des tensions récurrentes avec ce voisin au sujet de la délimitation de la frontière. Un fonctionnaire de police a consciencieusement enregistré notre arrivée sur un cahier et un taxi est arrivé à point pour nous déposer au port.
L'arrivée
L'aérodrome (!)
Quel contraste avec Granada ! San Carlos, c'est un peu le bout du monde... On n'y voit pas beaucoup d'étrangers dans les rues. Les Espagnols y firent leur première apparition en 1524. Sa situation à l’entrée du fleuve suffit à intéresser les premiers colons qui y établirent la bourgade de Nueva Jaén en 1526. Le village fut abandonné par la suite avant d’être reconstruit sous le nom de San Carlos au XVIIe siècle. La guérilla sandiniste remporta sa première victoire sur le terrain contre le régime somoziste après avoir lancé l'attaque le 13 octobre 1977. Une base de l’administration sandiniste y fut installée après la révolution de 1979, notamment pour lutter contre les « Contras » entraînés au Costa Rica.
Nous avons commencé par nous rendre à la "billetterie du port", un simple guichet, pour réserver des places sur le premier bateau en partance pour Boca de Sábalos à 14h30. Cela nous laissait amplement le temps d'explorer le petit centre de la ville qui gravite en fait autour de la gare routière, une véritable ruche dont l'activité semble un peu disproportionnée par rapport à la ville. Nous avons déjeuné d'un plat de poulet accompagné de riz et de chou en salade, dans un des sept petits comedors qui se partagent un grand hangar de façon très égalitaire.
Bienvenue à San Carlos, arrivée d'un bus à la gare routière
Le bateau a quitté l'embarcadère à l'heure dite et a commencé la descente du río San Juan, une rivière mythique de 190 km de long. Bien peu de cours d'eau ont joué un rôle aussi stratégique dans le monde entre le XVIeme siècle (la Conquête espagnole) jusqu’à la fin du XIXe siècle. Le río San Juan a fasciné les esprits au cours des siècles. Déjà à l’époque précolombienne, les fameux « Pochtecas », fer de lance de l’armée aztèque, sillonnaient les parages pour contrôler le marché de l’or. Christophe Colomb longea les côtes du Nicaragua en 1502, cherchant - sans succès - à découvrir un passage vers la mer du Sud. À l’époque, la côte caraïbe était habitée par les indigènes Ramas et l’intérieur (vers le lac Nicaragua) était peuplé de Guatusos.
Toutefois, il fallut attendre la fondation de Granada en 1524 pour que des expéditions soient menées sur le río. Le capitaine Ruy Díaz fut le premier Blanc sans doute à pénétrer dans cette région inhospitalière, en 1525 ; il dut toutefois revenir sur ses pas au niveau du río Sábalos. La deuxième tentative, sous le commandement du capitaine Hernando de Soto n’eut pas plus de succès. En 1539, une expédition plus sérieuse fut menée par Alonso Calero et Diego Machuca. Les rapides du fleuve empêchèrent leur progression et Machuca décida de pénétrer dans la forêt. C’est Calero qui fut le premier à atteindre l’embouchure le 24 juin 1539, le jour de saint Jean-Baptiste (d’où le nom donné au fleuve).
Cette découverte fut capitale pour les Espagnols et Granada. La rivière allait devenir une voie commerciale de première importance pour acheminer leurs marchandises vers Hispañola (l’actuelle République dominicaine) et les terres d'Amérique centrale. Le río San Juan allait bientôt devenir une voie d’approche privilégiée des pirates (anglais, français ou autres) qui désiraient piller la florissante Granada. Les Espagnols décidèrent alors de construire une série de fortifications. Plus tard, la découverte de l’or en Californie en 1848 attisa les convoitises du monde entier et l’on s’empressa de tracer une route inter-océanique pour éviter l’interminable voyage jusqu’au cap Horn ou le détroit de Magellan. Cornelius Vanderbilt mit en service une liaison entre New York et San Francisco, passant par le río San Juan, débarquant à San Carlos, avant une courte navigation sur le lac du Nicaragua jusqu’à La Virgen, puis un transport terrestre vers San Juan del Sur d’où l’on embarquait de nouveau vers San Francisco. Cette voie faisait concurrence au train du Panama.
Le premier bateau à moteur parvint à Granada le 1er janvier 1851. Mark Twain navigua sur ces eaux en décembre 1866. Dans son ouvrage Travels with Mr. Brown, il évoque le parcours et les naufrages des bateaux qui devaient affronter les rapides d’El Castillo, du Diamante et de Machuca.
L’idée d’un canal pour faciliter le passage d’un océan à l’autre fut chère à Napoléon III, qui fonda à Londres la Nicaraguan Canal Company en 1869 (l’année même de l’inauguration du canal de Suez). Selon l’empereur, le contrôle de cette route était aussi important que la domination du détroit de Gibraltar gardant l’entrée de la Méditerranée. Le gouvernement nicaraguayen lui accorda une concession, mais son abdication après la défaite de 1870 mit un terme à son rêve.
Parallèlement, les Hollandais, les Américains et les Belges cherchaient eux aussi à mettre sur pied un projet viable de canal à travers le Nicaragua. Tout le monde était d’accord pour dire que le río San Juan était prédestiné à accueillir ce canal, et que sa construction y serait plus facile qu’au Panama ou qu’à Tehuantepec (l’isthme du Sud du Mexique). Une compagnie privée nord-américaine (US Maritime Canal Company) entreprit des travaux en ce sens en 1891, mais deux ans plus tard fut déclarée en banqueroute, après seulement 1 km de construction achevée. Aujourd’hui encore, on peut, paraît-il, voir la drague abandonnée à San Juan del Norte, témoignage muet de cette gloire promise… et passée. De nouveau, le gouvernement américain s’intéressa à l’affaire en 1901, mais le volcan Concepción sur l’île d’Ometepe entra alors en éruption et le lobby en faveur d’une construction au Panama obtint gain de cause devant le danger d’une telle traversée. Tout le monde se désintéressa du río San Juan après l'ouverture du canal de Panama. Les petits ports s'endormirent les uns après les autres...
Toutefois, le Rio San Juan Son servant en partie de frontière entre le Nicaragua et le Costa Rica, il est une source permanente de différends entre les deux pays jaloux de leur souveraineté. Le Traité de limites de 1858 entre le Costa Rica et le Nicaragua avait accordé les dominium et imperium du fleuve San Juan au Nicaragua, et le droit de libre navigation à des fins de commerce au Costa Rica. Il n'a pas évité les conflits. Un arrêt de la CIJ du 16 décembre 2015 est sensé y mettre un terme...
Tout au long du trajet entre San Carlos et Boca de Sábalos, le río s'écoule au milieu d'une végétation dense avec des clairières vouées essentiellement à l'élevage. L'habitat sur pilotis est très dispersé. C’est un véritable festival d’oiseaux : hérons blancs (Bubulus alba), canards noirs (Phalochrocorax olivaceus), surnommés patos chanchos (canards cochons) parce que leur vacarme évoque le grognement des porcs, poules d’eau… On y pêche le sábalo (ou tarpon), un gros poisson (jusqu'à 2,50 m d'envergure) qui a donné son nom au village de Boca de Sàbalos.
L'embarquement à San Carlos
Deux heures de trajet sur le Río San Juan
Habitat rural (pas de zonage d'assainissement !)
Arrivée à Boca de Sabalós
Fluctuat nec mergitur
Nous n'en avons vu que les habitations qui donnent immédiatement sur la rive, car nous avons fait un bord à bord avec un petit bateau appartenant au Sabalos Lodge, un ensemble de dix cabañas construites sur pilotis, certaines donnant directement sur le río San Juan, où nous avons élu domicile jusqu'au dimanche matin, dernière étape de notre périple nicaraguayen.
La végétation est omniprésente, l'installation, très rustique et la vie, un peu bohème. Nous avons pris un bain dans la rivière devant un public d'aigrettes blanches, en prenant soin de ne pas nous laisser emporter par le courant très fort, même près de la rive.
Peu à peu, le jour a décliné. De l'autre côté du río, les arbres se sont petit à petit découpés en ombres chinoises.
Nous sommes restés sur le ponton jusqu'à ce que l'obscurité nous enveloppe et que les étoiles scintillent dans le ciel, pour profiter le plus longtemps possible de cette atmosphère apaisante. De temps en temps, le croassement d'une grenouille taureau ou l'aboiement d'un singe hurleur rompt le silence. Par la force des choses, nous avons dîné sur place sous un faro, d'un excellent plat de poisson accompagné d'un verre de pitaya, une boisson de couleur mauve, un peu gélatineuse, que nous ne connaissions pas encore, tirée du fruit du dragon.
Nous avons fait connaissance, un peu plus tard dans la soirée, du sympathique propriétaire du lodge, Rafael Choiseulpraslin (sic). Il est un descendant en ligne directe du fameux duc de Choiseul-Praslin (cinquième génération) accusé du meurtre de sa femme et réfugié un temps à Granada.
























Quel plaisir de suivre en direct votre voyage, loin de nos actualités locales si peu réjouissantes.
RépondreSupprimerMerci mille fois pour ce partage ... et à très bientôt pour votre nouvelle étape.
JX